Une histoire de parasol
De la persévérance, du courage, de la honte, et de l'ombre.
Nous sommes mercredi, à trois sur une crique superbe, à Majorque. La plage est petite et le soleil tape fort. Non loin de nos serviettes bariolées se trouve un daron français avec un profil grec impeccable, bas-relief venu tout droit de l’antiquité grecque pour réquisitionner mon 06 (merde, mon +33, on est en Espagne). Il essaie de survivre en solitaire à des vacances avec ses deux petites filles qui hurlent “PAPA” dès qu’il a le dos tourné. Je le sens, il n’est pas loin de respirer dans un sac en papier, mais il se débrouille bien.
Juste avant de se griller la nouille en plein soleil, nous avons fait un tour au Marché d’Inca, la ville de l’Usine Camper et, à part des chaussures au même prix que sur le site et des robes en crochet qui ne peuvent tenir qu’un huitième de ma poitrine, nous n’avons rien trouvé. Avec mes deux consoeurs de voyage, on s’est donc dit que la route la plus courte vers le bonheur était la plage, toujours facile à trouver quand on est sur une île.
Le moral est bon, mais pourrait être meilleur. Nous sommes en vacances, le soleil brille, on mange des patatas bravas et les bars servent des sangrias dans des verres qui sont plutôt des coupelles à fruits. Mais une nouvelle nulle, venue tout droit de l’Hexagone, a teinté l’ambiance et lance inopinément l’option silence dans les conversations. On s’en fout, ça arrive, on a bientôt 40 ans.
En plein cagnard, on regarde donc la mer sans dire grand chose.
Nous sommes pourtant équipées. Nous avons amené le parasol jaune éclatant prêté par les propriétaires de l’appartement où on réside, mais il n’a pas voulu tenir dans le sable. Ce con s’est envolé deux fois, puis s’est retourné sur lui-même, caprice digne d’un enfant de 2 ans à qui on a interdit de mettre les doigts dans la prise.
Dépitées, deux d’entre nous essaient d’oublier cet échec en allant tremper nos derrières sexy dans l’eau à température ambiante. La troisième reste collée à une ébauche de falaise, essayant de rentrer l’entièreté de son corps dans la mince ombre offerte par un gros caillou. Debout, les mains sur les hanches comme un vieux daron italien, on l’observe au loin mater des voisines, l’oeil concentré et méfiant. Ont-elles dit quelque chose qui ne fallait pas ? Ou bien ont-elles lancé Matt Pokora avec une petite enceinte portative ? De la mer, on ne comprend rien à la situation et surtout, on constate que notre pote n’est pas discrète sur la plage.
On décide de rester barboter un peu et, après avoir retrouvé une température convenable, on remonte sur notre rebord de falaise, prêtes à devenir deux petites tomates séchées de salade a 20 balles tant le soleil tape, quand notre amie au regard baladeur nous dit :
- J’ai la solution.
- La solution de quoi ?
- La solution pour le parasol. J’ai maté deux installations de nos voisines pendant que vous vous trempiez les miches, et j’ai compris. Il y a un protocole à suivre. Il y a des gestes, précis. Regardez : leurs parasols ne bougent pas, malgré le vent, malgré les turpitudes. On peut y arriver. J’ai tout noté mentalement. On doit essayer.
Brusquement, la lumière se tamise sur la plage. Trois poursuites se concentrent sur nos visages et Vangelis se lance.
Mon autre pote qui fixe l’horizon prend la parole :
- On a tenté le coup, ça a déjà foiré, je ne supporterais pas une autre humiliation.
- Tu crois ?
- Ça sera un échec, et on va se ridiculiser devant toute la plage.
Mon regard se pose sur le connard de parasol bien rangé, puis sur la mer. Je pense au père de famille au profil grec, à l’épilation maillot que je n’ai pas faite avant de partir en vacances, à mes cheveux qui, avec le soleil, s’est grimé en crin, garniture moisie de fauteuil du XVIIIème siècle. Je ne survivrais pas à une autre tentative de la vie de me foutre la honte.
Et puis, une montée de courage, portées peut-être par l’aura de l’équipe de France en Coupe du Monde, trois égos surdimensionnés, l’insolation qui nous vrille le cerveau. Ou peut-être juste parce que c’est juste un putain de parasol,
On décide collectivement qu’on ne se laissera pas intimider.
On peut y arriver, à le planter. Si d’autres femmes fières et fortes sur cette plage l’ont fait avant nous, nous n’avons qu’à les suivre. Elles ont tracé la voie. Nous n’avons qu’à marcher dans leurs empreintes.
D’une seule femme, nous nous affairons donc à trois autour de l’objet récalcitrant. Les rôles s’imposent d’eux-mêmes. Toujours droite et solide sur ses appuis, celle qui ne s’est pas baignée nous déroule les instructions.
1- Planter ce gros bâtard un peu de travers
2- Tourner le pied comme une vis jusqu’à ce qu’on en puisse plus
3- Redresser le pied et revisser comme notre vie en dépendait.
4- Faire un monticule de sable autour du pied
5- Disposer des pierres
6- Utiliser le sac de transport comme un lien pour attacher les baleines du parasol avec le bec du pied.
7- Garder le parasol PERPENDICULAIRE À LA FORCE DU VENT.
8- Se toaster la nouille tranquille en lisant son livre à l’ombre.
Les tâches se répartissent. L’une part chercher de gros cailloux, éparpillés sur la plage par les vagues molles de la Méditerranée. Je m’occupe de planter le pied de parasol dans le sable, de manière si intense qu’on dirait Buffy quand elle bute un vampire avec un pieu. On charbonne comme si notre vie en dépendait (ou au moins, notre bronzage). Le monticule s’élève, les cailloux le stabilisent.
Subitement, le parasol tient.
Il affronte le vent, il ne bouge pas. Nous voilà autour, toutes transpirantes, fières comme des poux. Une larme naît dans mon oeil et je ne sais pas si c’est de la transpiration ou du bonheur. C’est surement du bonheur. Nous avons surmonté des épreuves, nous avons décidé d’affronter la défaite, la honte, la mauvaise image que nous avions de nous en tant que femmes capables. Quelle erreur. QUELLE ERREUR. Nous voilà, trois quadra en slip de bain et le menton haut, avec une ombre méritée et le sentiment du travail bien fait. Nos voisines ne nous regardent pas, mais on sent leur approbation pour cette installation impeccable. C’est ça aussi, la sororité.
Nous installons nos serviettes autour du pied, et prenons place sous l’ancien adversaire devenu compagnon de plage. Et tandis qu’on se toaste les jambons sous le soleil espagnol, la tête bien à l’abri, plus rien n’a d’importance. Ni les mauvaises nouvelles, ni l’épilation maillot, ni l’engueulade qu’on a eu quand j’ai failli rentrer la voiture de location dans le poteau de l’entrée du parking (j’ai mon permis depuis 5 minutes, vous attendiez quoi aussi).
Réunies par le collectif, on a atteint notre but. On a appris de la communauté. On n’a pas lâché prise. On a affronté nos démons. On a gagné. Le mini parasol nous a pas filé que de l’ombre, mais aussi une leçon de vie.
A l’heure où j’écris ses lignes, et qu’on vient de se faire tataner la poire en demie-finale par les Espagnols, je me dis que cette histoire épique n’en finit pas de résonner. Vous laissez pas atteindre par la défaite les petits potes. Vous pouvez toujours le planter, le parasol de la win. On peut le faire ensemble. Pour profiter de l’ombre tout le reste de l’été.
Ouais je sais je philosophe, que voulez-vous.
C’est la Sangria, ça me rend capable de tout.



