Une autre Marine est possible
Faut faire l'effort, c'est tout.
J’ai un avis mitigé sur mon prénom.
J’y suis attachée, évidemment : ma mère, depuis ses 13 ans, voulait appeler sa première fille Marine. Il y en avait toujours une autre dans ma classe pendant l’entièreté de ma scolarité et c’était des toutes des supers meufs. Rien à redire.
Et puis, le début des années 2000, et le drame.
S’appeler Marine dorénavant, on va pas mentir, c’est un poids. Tout le monde le sait, et ça n’empêche pourtant pas certains types de s’en servir en phrase d’approche, le sourire en coin comme si ils testaient leur audition pour les Grosses Têtes :
- “Marine, comme Marine Le Pen ?”
Je le rappelle, celle qu’on connait ainsi s’appelle Marion-Perrine et pas Marine. Elle a fusionné ses prénoms pour avoir l’air cool. Depuis, les Marine subissent la cohabitation forcée de ce prénom plutôt chouette, qui évoque la mer, Isabelle Adjani,
le bleu de la nuit et le parfum de certaines bombes pour les chiottes, avec celle dont les idées en auraient bien besoin, de déodorant contre les odeurs nauséabondes.
Bref, c’est pas toujours fou, de partager un prénom.
C’est ainsi que mercredi soir, en sortant du travail, j’ai reçu un SMS.
Un SMS d’un numéro que je ne connais pas.
Personne ne m’envoie plus de SMS, sauf de rares exceptions :
Les mecs d’Amazon qui ne m’ont pas livré mon fil dentaire.
Mon amie M. qui refuse de dévoiler l’intégralité de nos conversations à Whatsapp.
Mon amie C. que je connais depuis 30 ans et avec laquelle je n’ai jamais pensé passer par un nouveau canal vu qu’on s’envoyait déjà des textos avec nos vieux Itinéris
Ma tante pour me rappeler régulièrement que je dois lui scanner des photos de famille. Depuis 6 ans.
Ce SMS commençait par un “Salut Marine” (jusque là rien d’anormal), me demandait si j’avais vu la série Querer (non), et me racontait ses lectures (bon bah cool, merci beaucoup).
Aucune faute d’orthographe, une mention d’un goût certain pour les livres, un “bisous” : il ne m’en fallait pas plus pour faire naître dans mon cerveau le début d’une belle histoire d’amour avec un inconnu que je pourrais raconter aux chats errants quand j’habiterai à 78 ans dans une maison délabrée au fond d’une impasse d’un village d’Indre et Loire.
Et oui, comme vous le savez si vous suivez Concombre, je ne suis plus sur les applications de rencontre. Toute rencontre fortuite avec le sexe opposé est donc bonne à prendre et parfois, je tente même de provoquer le destin. C’est comme ça que je me suis retrouvée à DM Bad Bunny, ce qui pourra faire l’objet d’une autre newsletter si il finit par voir mon message.
(cette autre newsletter ne verra jamais le jour).
J’adore être une vieille meuf qui répond aux stories instagram des stars. C’est une passion. J’en profite néanmoins maintenant que j’ai votre attention : si vous avez des plans pour avoir des places pour ses concerts parisiens, n’hésitez pas à me contacter : j’ai un 06 à envoyer sur la scène, merci d’avance.
MAIS RETOURNONS À CE SMS MYSTÉRIEUX.
Intriguée par ce premier message prometteur, je tente une réponse du même acabit, un truc du genre
“céki”
Le gars répond.
Il est italien. Un prénom que je ne reconnais pas mais qui évoque néanmoins un lointain souvenir que je n’arrive pas à raviver.
Il a cassé son portable et a mis sa puce dans un ancien téléphone. Il a envoyé un texto à “Marine Paris” mais je ne dois pas être celle qu’il pensait contacter. Un solo suave de saxo se lance dans ma tête.
Ça commence à sonner comme le début d’une comédie romantique écrite par Nora Ephron. J’ai chaud. Je décide de tenter le tout pour le tout et j’enchaine les messages. Je sors mes meilleurs références, place mes lectures (Jaenada, encore et toujours, que je n’ai pas terminé, le bouquin est fossilisé dans mon sac), fais quelques blagues (genre “tire sur mon doigt” mais en texto), et d’un coup, une fulgurance me traverse.
Je me rappelle qui est ce type.
On s’est daté une fois il y a quatre ans. Il m’a gentiment foutu sur la touche alors que notre rendez-vous était plus que sympa.
Evidemment, je l’avais rencontré sur une appli.
Evidemment, il ne m’a plus jamais donné signe de vie.
L’ORDURE.
Je profite de ce que ce goujat m’ait textoté en premier pour lui demander si il me remet lui aussi. Ah oui, il me demande si c’est moi, “la meuf qui bossait à l’époque dans un média féministe”.
BAH OUI DUCON
Il s’interroge : m’a-t-il ghosté ?
COMMENT ÇA, DUCON, TU T’EN SOUVIENS PAS ?
Je réponds que non, il a été poli mais juste ça se sentait qu’il en avait rien à foutre. Un peu comme là, en vrai.
Le saxo enchaine les fausses notes. La brume rose se dissipe.
Je me rends compte que je force cet échange alors qu’il tentait de serrer une autre Marine avec ses putains de recommandations de lecture de Monica Sabolo. Il finit par clôturer la conversation avec un “on se recroisera peut-être” et met un petit emoji coeur.
Putain.
Fin de la comédie romantique et retour à la vie normale. Je suis coincée dans la queue du Monoprix avec 4 Maronsui’s et un morceau de Kendji Girac en fond sonore.
Les boules.
J’essaie d’oublier mon doux rêve italien le reste de la soirée, et me couche avec un goût amer (mais aussi un peu de crème de marrons, je vais pas mentir) dans la bouche.
”Mauvaise Marine”.
MAUVAIS DATE SURTOUT OUI
Jeudi midi, je suis au travail.
Je reçois un mail sur mon adresse perso.
On m’envoie beaucoup de mails. Surtout de la part des organisateurs des jeux concours pour auxquels je participe pour gagner des tables de jardin alors que j’ai pas de jardin.
Mais là, rien de tout cela. On me parle d’une grosse campagne de pub. On m’envoie un budget.
Je ne travaille plus dans la publicité. Le budget est absurde pour le produit.
Je regarde l’expéditeur. Je me souviens : c’est un vieux type qui avait oublié de me rémunérer voilà cinq ans après une participation dans un appel à projets, et qui s’est, lui aussi, gouré de destinataire.
Ça commence à monter.
Parce que ça veut dire quoi, ça,
Que je suis une vieille Marine au fond de son carnet d’adresses qu’on ne remet pas à qui, EN PLUS, on fait l’affront d’envoyer des trucs qui ne la concerne pas comme une poubelle de tri dont on ne comprend pas l’utilité ?
JE SUIS PAS LA BONNE MARINE C’EST ÇA ?
BAH ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE OKAY ? ET SOYEZ PEUT-ÊTRE UN PEU PLUS VIGILANTS QUAND VOUS ENVOYEZ VOS MESSAGES.
Deux erreurs en 24 heures.
Ça me tend. Je me sens pas super, comme si je n’étais jamais “la bonne”. MERDE.
Je respire un coup.
Je suis peut-être la mauvaise Marine pour certains.
Mais je suis sure que je serais la bonne Marine pour d’autres.
Je les ai pas rencontrés, c’est tout.
Et qu’est ce que je rate ? Un vieux gars qui sait pas dire “tu m’intéresses pas” mais qui garde quand même mon numéro ? Un ancien collaborateur qui est pas foutu d’être un bon payeur ? Vous savez ce que j’ai envie de leur dire ?
Moi aussi je peux envoyer des recommandations de lecture. Et une facture.
Faut faire l’effort de vouloir me connaître, c’est tout.
Merci à Eloïse Normand que j’ai harcelé pour la relecture. T’es la meilleure <3




