Je fais quoi maintenant ?
14 juillet-15 aout, plongée sans lunettes dans le trou noir de l'été.
Après l’Italie, Majorque, Ibiza, il a fallu rentrer à Paris poser ses valises et faire les lessives de mes toutes petites tenues portées près de la Méditerranée. Dehors, le soleil tape toujours fort, Everybody loves the sunshine mais pas si intensément, les rideaux occultants rose poudrés sont tirés. L’agence immobilière me met des “vus” quand je lui parle de la nécessité d’installer des volets roulants. Bizarrement, ils sont plus réactifs quand il s’agit de vérifier que j’ai bien envoyé ma consommation d’eau.
Je n’ouvre pas les fenêtres la journée, mais je le pourrais. La ville est tellement silencieuse. Ma concierge est partie en vacances, comme la moitié de mon immeuble. Pourtant, je joue encore la surprise quand l’ascenseur est resté à mon étage toute la sainte journée (ça c’est pour vous mettre Gérald de Palmas dans la tête).
A l’image des appartements tout autour de moi, la capitale est vide. L’école voisine, qui voyait tous les matins un flot de marmots rentrer, et tous les soirs un flot de marmots sortir, se grime en centre aéré pour les kiddos qui n’ont pas la chance d’être inscrits au Club Mickey de Lacanau. Sur la porte, on demande de mettre le maillot de bain et la crème solaire dans le sac à dos. Un frisson parcourt ma colonne vertébrale quand je pars chercher du pain pour accompagner les Tomates Mozzarella que je mange chaque midi. Je me souviens de l’angoisse qui me submergeait quand il fallait faire sa valise pour les colonies : j’avais peur que ma mère oublie un élément qui était sur la liste.
COMMENT JE FAIS SI JE L’AI PAS ET QUE C’EST SUR LA LISTE ?
L’ANTI-MOUSTIQUE ILS ONT DIT EN SPRAY ILS ONT PAS DIT EN CRÈME JE FAIS QUOI SI ILS ME DEMANDENT POURQUOI J’AI DE LA CRÈME
LA CRÈME C’EST PAS SUR LA LISTE.
Certains commerces ont déjà tiré le rideau de fer et j’imagine les gérants en slip speedo sur la plage en train de prendre des coups de soleil. Leur réouverture est prévue pour septembre : il ne doit pas avoir d’urgence pour les encadrages de tableaux ou pour la fabrication d’instruments en bois. C’est dommage, mais bon. Le Speedy de Place des Fêtes est lui encore ouvert, et des gamins ont supplié hier le garagiste de regonfler leur ballon. J’y avais jamais pensé, c’est pas con.
Si Paris aurait pu se transformer en fête alors que nous arrivons au coeur aussi brûlant qu’ennuyant de l’été, la Capitale est en gueule de bois, la faute à la défaite peu charismatique que nous a imposé l’Espagne en demie-finale. C’est fou comme on peut se persuader que les dés sont déjà jetés : j’ai regardé le match en terrasse avec mes cousins, comme nous l’avions fait ensemble en 1998, en me persuadant que c’était une promenade de santé et que nous allions revivre les mêmes émotions qu’en 2018. Deux pintes plus tard, je prenais le tramway avec toute la ville dépitée qui regardait ses chaussures. On venait collectivement de se faire lourder par Kylian MBappé et Ousmane Dembelé.
C’est pas grave, on reviendra dans quatre ans, moi et Michael Olise.
Je me sens un peu seule et c’est ok. Paris est si joli quand il n’y a plus personne. Je lis le Lonely City de Olivia Laing sur ses errances et celles de nombreux artistes à New York et ça résonne. Pourtant, même si je me sens seule, je ne le suis pas. Je garde pour 15 jours un petit chien, un berger américain qui se prend pour Jeff Panacloc et enchaine les blagues sans se lasser. Par exemple, le soir, quand je souhaite le sortir, il se planque sous mon lit et attend une bonne heure pour finir par débouler à toute allure et se mettre devant la porte pour que je lui attache sa laisse.
On rigole bien.
Ce matin à 6 heures, il est monté sur mon lit et m’a tapoté la main. Il voulait des gratouilles. J’ai compris. J’obéis. On se réveille donc doucement tous les deux sur le dos, le bide à l’air, alors que l’air du ventilateur nous donne des airs de Mariah Carey.
(ça pourrait être Michael Olise qui me chante ça)(je viens de regarder il est né en 2001) (bref)
Je profite de la ville lente. Organisée comme une quadra, je m’étais notée plein de trucs à bricoler chez moi. Rien n’est fait. Je suis trop occupée à rigoler aux blagues de Jean-Marie Clébard qui refuse de manger tant que je ne lui ai pas dit “bon appétit” et à profiter du temps qui passe. Avec Caro, nous avons tenté la baignade dans la Seine, face à la Tour Eiffel. Je dois avouer n’avoir jamais pensé que cela pouvait être agréable. Et surtout, que je puisse sortir de ce fleuve sans être recouverte de pustules ou avec un troisième bras.
Tout est doux.
Tout est calme.
La lenteur des journées me rappellent les soirées d’été passées dans le grenier de mes grands-parents avec mes cousins. Les trois velux ouverts pour tenter de respirer à 10, on essayait d’apercevoir les feux d’artifice des villages voisins, mais pas que. Pour ne pas se faire remonter les bretelles, on se racontait tout doucement les films d’horreur, on parlait d’histoire de garçons (enfin mes cousines, moi je suis célibataire depuis 1664) et on feuilletait grâce à des lampes qui tenaient mal de vieux Jeune et Jolie qui se vendaient par lot de 3 au Super U de Savigné sur Lathan. De temps en temps, une odeur fétide de vieilles baskets ou de prout arrivaient à nos narines, et mes cousins plus agés se mettaient à rire discrètement.
Et à part l’odeur, pas de musique.
Pas de radio.
Rien ne passait. Juste les grillons, le bruit de vaisselle des parents qui finissaient leurs verres dehors et les récits chuchotés d’expériences que j’avais hâte de vivre quand je serais enfin une adolescente.
C’était super. On s’ennuyait comme des fous.
Un peu comme ce mercredi.
Je ne sais pas quoi d’autre vous raconter.
Mais c’est ça aussi l’été.
Ça sonne comme un morceau de Air qui ne s’arrêterait jamais.


