Dans les bars
Une histoire de picole, de tabouret glissant et de merchandising assez classe.
C’est une histoire qui m’a été moult fois racontée par ma mère.
En sortant de la maternité en novembre 1986, après avoir mis au monde la star qui écrit actuellement ses lignes, elle a eu envie d’aller chez le coiffeur. Ma mère n’a jamais été la personne la plus sociable de la planète : aucune amie à elle pour me garder. Elle a donc décidé de se rendre là où elle et mon père travaillaient, une boite de nuit au coeur de Lille, et de me confier l’histoire d’une heure au barman, qui devait avoir à peine 30 ans et les bras chargés de Malibu.
J’avais à peine sept jours et j’étais déjà en club, prête à faire la bamboche.
Enfin j’ai du surtout taper ma meilleure sieste, mais bon, comme c’est moi qui écrit cette newsletter, je dis ce que je veux.
J’ai grandi dans les bars, dans les clubs, dans les casinos, que mon daron montait aussi vite qu’une tour de Jenga ou rejoignait, toujours à l’autre bout de la France. Ma mémoire est excellente, pourtant je n’ai pas en bouche le doux goût d’une Madeleine de Proust. Mes souvenirs d’enfance ont la viscosité d’une table sur laquelle un verre s’est renversé, et sont aussi confortables qu’une banquette rouge au parfum de clope froide, constellée de trous de boulette.
J’ai eu une enfance un peu différente de celles de mes petits copains de l’école privée. Ma trousse à billes était un cadeau du commercial de Malboro. Assez grande pour mettre mes mammouths et le sigle de la marque. Le haut de mon pijama en classe de neige était un t-shirt Jack Daniels noir, offert suite à une belle commande chez le grossiste. En décoration dans ma chambre, il y avait une bouteille gonflable de Corona qui faisait ma taille. Je m’en servais de punching ball. Et je partais en colo avec des lunettes jaunes Ricard, qui me donnait un style de GO avec un problème d’alcool, le début d’acné en plus.
Quand, pour souffler, ma mère me proposait de passer des vacances avec mon daron (ils étaient ensemble hein, c’est juste lui qui travaillait toujours à des centaines de kilomètres de notre résidence principale), le type mettait les petits plats dans les grands. Il installait ainsi un matelas et un sac de couchage dans la réserve d’alcool de sa discothèque au Gabut, dans la vieille ville de la Rochelle. Du jeudi au dimanche, à partir de deux heures du matin, je devais quitter le vestiaire dans lequel je me cachais (qui me permettait d’empocher pas mal de pourboires), traverser discretos le dancefloor du haut de mes 8 ans pour aller dormir face à une poupée gonflable qui dépassait d’un carton (elle servait de décoration pour les enterrements de vie de garçons) et qui me fixait de ses grands yeux bleus, bouche grande ouverte. Ça et les murs qui tremblaient à cause des gros BPM balancées par les enceintes, j’avais du mal à trouver le sommeil.
A six heures, quand la discothèque réouvrait, je retraversais ce lieu dorénavant ravagé par la clope, l’alcool et le reste de soirées mousse pour aller VRAIMENT me coucher. Le spectacle de désolation ne me touchait pas : je gardais les yeux fixés sur le sol. Je le savais, les gens bourrés faisaient souvent tomber de la thune qui me permettait ensuite d’aller m’acheter quelques bonbons à la boulangerie. Une fois, une bande de potes dont je ramassais les verres (et qui refusait d’entendre le gargantuesque ON FERME de Bruno le portier) avait même glissé un billet de 50 francs dans la main, de la même manière que vous payez vos dealers dans la rue. J’étais rincée : punaise, c’était comme ça que j’allais vivre ma vie, à servir des rhums cocas à des gars en chemises bariolées et jean délavé qui donnait tout sur du Robin S. La putain de grande vie.
Si mon père a ensuite arrêté les discothèques, il n’a jamais renoncé aux lieux où il y avait un comptoir. J’ai ainsi bossé mon premier exposé sur les tables d’un café avec une licence 4 dans un centre commercial d’Indre et Loire que ma mère gérait. Mes étés ont été rythmées par les journées interminables au snack bar de la piscine locale où je vendais des bonbons alors que Lemontree passait pour la cinquième fois sur la radio locale qui servait de fond sonore. (Je peux plus blairer ce morceau de merde)
J’ai assisté à des bagarres, à des larmes de mecs super saouls, à des évictions de club et à pas mal de dégueulis. Mes samedis se passaient au Promocash pour charger des canettes de coca et de Desperados, et toutes mes cicatrices au menton sont dues à des chutes trop violentes de tabourets de bar, alors que je n’avais pas 12 ans. Et oui, ça peut glisser la petite barre utilisée pour monter quand tu fais un mètre 40.
Cela aurait pu s’arrêter quand j’ai pris le large et que je me suis installée seule a 18 ans à Paris. J’ai continué néanmoins à fréquenter les bars, à jouer dans toutes les caves du 75 quand j’avais des groupes, et puis surtout, j’ai changé de posture. J’ai commencé à boire.
Parfois beaucoup, pour me donner du courage, pour conclure, pour monter sur scène et lancer des événements, pour vivre des trucs un peu différents que ce que me proposait le présent. Je suis passée de l’autre côté, celui du client, mais l’endroit est resté le même. Un lieu où je me suis toujours sentie chez moi, et en vrai, un endroit qui m’a donné de la force, et m’a permis d’accomplir plein de choses. Des fêtes, des histoires d’amour, et même des albums.
(C’est le premier album qu’on a sorti avec les copines, je vous conseille Lick My Periods, Penis Brain et Hell No mais vous faites ce que vous voulez)
Ces derniers temps, ma relation avec l’alcool s’est un peu dégradée. Je m’en suis servie pour noyer ma tristesse et ça n’a pas marché. Cette conasse n’est pas morte : elle est revenue des abysses pour me hanter. Alors, quand j’ai reçu le fanzine de ma copine Charlotte, Fracasse, qui interroge notre rapport à l’alcool, je me suis dit que c’était peut-être le moment. Qu’il était temps de sortir des bars. De faire autre chose.
Alors j’ai pris une décision : je vais arrêter de boire. Je vais éviter les comptoirs. Je ne sais pas trop ce que je vais faire de tout ce temps gagné. Je ne sais pas vraiment aussi où je vais trouver le courage de dire ou de faire les choses sans être boostée. Mais faut que je fasse une pause. Pour moi, pour mon foie. Pour arrêter de dégringoler. On verra bien ce qui peut se passer.
Si c’est “rien”, ça va drôlement me faire chier.



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